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Les amoureux du français

Les amoureux du français - Auteur

Paul Roux

Paul Roux est conseiller linguistique à La Presse. Il est également l'auteur du Lexique des difficultés du français dans les médias (éditions La Presse). Il attend avec curiosité vos questions et vos commentaires.

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Le Lundi 19 Février 2007 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (2)

Pierrette et moi (suite)

Publié dans la catégorie Général

Je ne sais pas si vous avez lu la réponse que m’a faite Pierre Laberge en fin de semaine. C’est très bien écrit, posé, sobre. J’en ai été soufflé. Je profite de l’occasion pour apporter quelques précisions. Mme Laberge semble me voir comme un obsédé des fautes et des anglicismes. Je peux comprendre cette impression, mais elle ne correspond pas à la réalité.

Il y a deux ans, la direction de La Presse m’a demandé de travailler plus particulièrement à l’amélioration de l’écriture. J’ai collaboré depuis avec une quarantaine de journalistes. Certains emploient des mots ou des expressions que je n’utiliserais pas mais que j’accepte. Qui plus est, j’ai incité les réviseurs à moins de purisme, notamment à l’égard des chroniqueurs. J’ai rédigé un petit guide de style. J’y traite de l’art de l’intro, de la longueur des phrases, du choix des termes et des tournures. Mais pas un mot sur les fautes ou sur les anglicismes.

Mme Laberge admire beaucoup Pierre Foglia. Moi de même. Mais, pour être honnête, je n’aime pas beaucoup ses imitateurs. Ils ne retiennent le plus souvent que l’aspect le plus superficiel. Ce qui fait le charme de Foglia, ce ne sont pas les mots familiers ou vulgaires. C’est l’emploi qu’il en fait à l’intérieur d’une écriture très soignée. Vous essayerez, par exemple, de mettre un fuck dans un de vos textes. Ça risque de faire un bien mauvais effet. Chez Foglia, ça arrive à point nommé. Ça, c’est le génie.

  • Je me demande si les journaux anglo-canadiens accepteraient que leurs chroniqueurs utilisent le mot “Fuck” comme le fait Foglia. Je ne vois aucun génie là-dedans. Pourquoi Foglia peut-il se permettre des écarts de langage qu’on refuse à d’autres ?

  • En ce début de 2007, je crois qu’il est important de souligner le 40e anniversaire de la parution en 1967 d’un ouvrage fort important pour comprendre l’histoire du français québécois. Il s’agit bien sûr du « Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada » de Gérard Dagenais. C’est un de mes livres de chevet préférés parce qu’il est l’apothéose de toute une pensée canadienne-française sur la langue. J’ai eu M. Dagenais comme professeur à L’Université de Montréal dans les années 60. Il était journaliste de formation et, sans avoir fait des études de linguistique proprement dite, était passionné de la langue française. Il faut se rappeler qu’à l’époque la linguistique au Québec était perçue comme la science de la correction du langage. En ce qui concerne la science proprement dite, on parlait davantage de la philologie. On pourra voir et entendre M. Dagenais dans une émission de Judith Jasmin de 1960 sur le site de Radio-Canada hyperlien Quand on lit cet ouvrage aujourd’hui on peut mesurer toute l’évolution qu’a connue le Québec. On remarque par exemple que l’adjectif « québécois » est totalement absent. M Dagenais se définissait comme un Canadien d’origine française et je crois que sa conception de la langue et du besoin de correction partait de cette idée. Si nous sommes d’origine française, il faut parler français comme les Français. Il n’y a qu’une langue française et c’est à nous, les Canadiens, de s’y conformer. C’est ainsi que M. Dagenais ira faire un séjour en France en 1960 pour préparer son dictionnaire. Il faut se rappeler aussi que dans les années 60 et même avant, la correction de la langue était l’objet d’émissions de radio et de télévision, de chroniques dans la plupart des journaux et de cours obligatoires dans les universités. Que les choses ont changé! Je n’oserai pas essayer de brosser un tableau des changements sociaux, culturels, politiques et technologiques depuis 1967. Mais arrêtons-nous sur l’idée de français québécois, concept que M. Dagenais ne pouvait imaginer. Alors que pour M. Dagenais il n’y avait qu’un français, celui de la France, il me semble évident qu’il y a une sorte de consensus au Québec qu’il existe bel et bien un français québécois légitime. Au même titre que le cinéma ou le théâtre québécois. Le gros problème, et il est énorme, et celui de définir le bon usage québécois. Et c’est là que surgit la passe d’armes entre M. Roux et moi. Prenons un exemple concret. À la page 295 de son dictionnaire, M. Dagenais traite l’adverbe « éventuellement » comme suit : « Cet adverbe est synonyme de la locution adverbiale « le cas échéant ». Il signifie « s’il y a lieu, si les circonstances le permettent ou l’exigent : si je réussissais cette affaire, je pourrais éventuellement faire un voyage en France. C’est sa seule signification. L’adverbe anglais « eventually » rend la même idée mais il traduit aussi celles qu’expriment l’adverbe « finalement » et les locutions « en définitive » (voir cette expression), « en fin de compte » et « par la suite ». Ce sont des anglicismes que l’on comment quand on prête ces acceptions à « éventuellement ». » M. Dagenais donne ensuite une série d’exemples de l’usage fautif avec leur correction. 40 ans plus tard, M. Roux dans son bloque du 12 février 2007 écrit:
    « L’adverbe éventuellement a le sens de «selon les circonstances, le cas échéant». C’est un synonyme de peut-être, possiblement.
    • Viendrez-vous ? Éventuellement.
    • J’aurai éventuellement besoin de votre collaboration.
    Sous l’influence de l’anglais (eventually), on lui donne erronément le sens de à la longue, finalement, par la suite, plus tard, ultérieurement, un jour ou l’autre. »
    Suivent des exemples de ces usages fautifs pris dans le journal La presse avec leur correction. Je dis tout de suite que les observations de M. Roux me paraissent très justes et décrivent bien la différence entre les usages québécois et celui qu’on trouve dans le Petit Robert 2007. Mais là s’arrête notre entente cordiale. Deux remarques. Premièrement, je souligne qu’on parle des mêmes usages dits fautifs depuis 40 ans et sans doute davantage. On pourra éventuellement dire que l’usage fautif est plus répandu que jamais. Deuxièmement, les exemples de l’usage fautif selon M. Roux proviennent du journal La Presse dont il est le conseiller linguistique. Non seulement les journalistes ne semblent pas suivre les prescriptions de leur propre conseiller mais ils contribuent même à répandre les usages à éviter. La Presse est un journal fort bien fait. Il n’est pas écrit en joual. Ne constitue-t-il pas une source du bon usage québécois? Il faut avouer que la situation est quelque peu absurde. Quel est mon point de vue? Au risque de me faire taxer de partisane de l’usage-roi je dirai que la bataille contre éventuellement québécois est perdue et qu’il faut mettre ses efforts ailleurs. Ces usages, aussi fautifs soient-ils par rapport au dictionnaire français, sont bien ancrés dans notre usage depuis longtemps. Ils manifestent une certaine influence de l’anglais sur notre langue. Et alors? En quoi est-ce que ça dérange? À mon avis, ils font partie maintenant du bon usage québécois comme le font tant d’autres mots d’origine anglaise dans le français européen. Je ne vois pas l’intérêt de s’acharner contre des usages si bien intégrés dans notre langue. Passons à autre chose.

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