“Lang Lang a joué sa demi-heure de Prokofiev avec la technique étincelante que l’on sait. À cet égard, je lui donne 10 sur 10. Mais il manquait à ses deux Allegros la force écrasante d’une Argerich, par exemple, et les variations du mouvement lent central glissaient souvent dans le maniérisme. Ici et là, Prokofiev indique un absolu: «delicatissimo». Lang Lang parvient à en rajouter.
Dans sa critique de Lang Lang jouant le Concerto pour piano et orchestre no 3, en do majeur, op. 26 (1917-21) de Prokofiev, Claude Gingras reproche le maniérisme extrême du pianiste chinois, sans compter les libertés qu’il se permet en ajoutant des effets non prescrits par la partition. Mon collègue est loin d’être le seul critique à voir les choses ainsi.
Mardi, rapporte-t-il par ailleurs, Lang Lang avait joué en rappel l’Étude op. 25 no 1 de Chopin, “complètement défigurée par des rubatos à n’en plus finir”.
Mercredi, le pianiste a choisi pour rappel l’Étude Op.10 No.3 en mi majeur du même Chopin. Certains accents de son interprétation, j’imagine, ont été aussi jugés extravangants voire déplacés par moult connaisseurs.
J’ai assisté au concert de mercredi à la Wilfrid. Lorsque Lang Lang a mis la pédale au fond dans les deux Allegros de Prokofiev, je n’ai pas pensé à Martha Argerich ou autres comparatifs. Je me suis plutôt retrouvé au fond de mon fauteuil, éberlué par cette technique hallucinante. 10/10 à n’en point douter.
Quant aux excès d’extraversion du musicien, j’admets avoir agacé parfois, mais aussi amusé ou même touché. En fait, je commence à peine à en comprendre les motivations conscientes ou inconscientes, puisque j’achève la lecture du Piano absolu (éd. JC Lattès), autobiographie de Lang Lang parue l’an dernier.
Qu’est-ce qui pousse donc Lang Lang à se trémousser, frétiller, se démener comme un Liberace dans sa piscine en forme de piano ?
Il faut se rendre compte d’où provient ce supravirtuose dont le statut de pop star attire un public profane - oui oui, ça applaudit entre les mouvements…
Je ne suis pas psy, je réalise néanmoins ce qu’a traversé le jeune homme dans un pays où s’exercent 25 millions de pianistes. Deux parents qui n’ont pu réaliser leur rêve de devenir musiciens et qui ont tout misé sur leur fils unique. Un père autoritaire et complètement obsédé par la réussite de l’enfant, au point de quitter son emploi à Shenyang afin que Lang Lang puisse étudier au conservatoire de Pékin.
Il faut lire cette scène bouleversante où le paternel, devenu fou furieux après qu’une prof ait statué que son génie de fils n’avait pas le talent pour mener des études supérieures en interprétation, suggère au petit de se suicider et d’ainsi éviter la honte de rentrer bredouille dans son bled. Bien pire que les pères capotés de Mary Pierce ou Stefi Graf ! Par la suite, raconte fiston, papa a eu honte d’avoir ainsi disjoncté…
Comme on le sait, Lang Lang a triomphé de l’adversité. Paradoxal, néanmoins. S’il n’avait pas eu un père aussi autoritaire et déterminé à ce qu’il devienne le plus grand pianiste de Chine, Lang Lang serait-il la superstar qu’il est ? Enfin… Appliquées par des parents qu se projettent dans leur progéniture, ces méthodes restent répréhensibles en ce qui me concerne.
Libéré de ce carcan psychologique et de cette pression de réussir, le célébrissime pianiste en a sûrement gardé quelques séquelles entre les oreilles. J’ose croire que ces extravagances pianistiques, bien qu’elles soient loin de faire l’unanimité dans le milieu classique, symbolisent pour lui l’assomption de sa célébrité et, bien plus encore, le bras d’honneur qu’il tend à toutes les crispations auxquelles il a été soumis durant la plus grande partie de son existence.
En terminant, un petit jeu : comparons Lang Lang à Martha Argerich sur le même terrain. Tant qu’à y être !




























