François Cardinal
L’entrepreneurship est-il incompatible avec la vie de famille et la qualité de vie?
Jean Coutu pense que oui. Dans un discours prononcé hier, l’homme d’affaire a soutenu que l’importance qu’accordent les jeunes à la conciliation travail-famille nuit au développement de l’entrepreneuriat au Québec.
«Pour être un entrepreneur, il ne faut pas que la vie soit trop facile, a-t-il dit. Quand on est gâtés, on ne peut pas être un entrepreneur.»
Jean Coutu montre du doigt les exigences des plus jeunes (la génération Y pour ne pas la nommer), particulièrement le fait qu’ils préfèrent la qualité de vie à l’effort. Il se désole également qu’aux yeux de ces derniers, l’obtention d’un diplôme donne droit à de bonnes conditions sans nécessairement travailler.
Bref, Jean Coutu déplore qu’il y ait déséquilibre entre le travail et la qualité de vie… au profit de cette dernière. Des propos curieux pour un pharmacien, pour ne pas dire rétrogrades.
Il est vrai qu’à une autre époque, le travail pouvait – et devait – prendre toute la place afin que les hommes puissent jouer leur rôle de pourvoyeurs. L’entrepreneurship se résumait alors à consacrer sa vie à son entreprise, quitte à négliger sa famille.
S’ennuie-t-on réellement de cette époque?
Le monde a changé depuis que Jean Coutu a ouvert sa première pharmacie il y a une quarantaine d’années. Et ce changement, il est vrai, s’accélère avec l’introduction de la génération Y au marché du travail.
Jean Coutu n’est pas le seul à n’y voir qu’un recul. Lucien Bouchard estime que les Québécois ne travaillent pas assez fort. Gaétan Barette, de la même manière, trouve que les médecins de famille «sont en mode qualité de vie» et ne travaillent pas assez.
Mais si on peut se désoler que le mot «effort» ait disparu du vocabulaire des plus jeunes, comme le font les plus vieux, on peut aussi se réjouir que ce vocabulaire se soit enrichi d’expressions nouvelles comme «conciliation travail-famille», «qualité de vie» et «bien-être personnel», qui ne sont pas tout à fait des vilains mots.
Les 25-35 ans ont manifestement compris quelque chose qui a échappé à leurs prédécesseurs. Ils considèrent leur vie à l’extérieur du bureau importante, ils acceptent un salaire ou un chiffre d’affaires moins élevés pour se consacrer à leur famille, ils exigent des horaires flexibles pour réduire leur stress…
On a vu pires fainéants!
Est-ce vraiment une perte pour le Québec, comme le soutiennent Coutu, Bouchard et Barette? Sommes-nous collectivement moins riches parce que les cohortes qui montent diversifient leur quotidien, profitent de généreux congés parentaux, choisissent de s’occuper de leurs enfants, voire de leurs aînés?
Cela pose problème aux entreprises, vrai. Cela nuit à l’industrie de la pharmacie, vrai. Cela mine l’entrepreneurship, vrai aussi. Jean Coutu met donc le doigt sur un enjeu de société bien réel. D’autant qu’il ne touche pas que les entrepreneurs ou les pharmaciens, mais aussi les politiciens, les médecins, etc.
La réflexion est donc plus indiquée que la condamnation. Plutôt que de vouloir revenir en arrière, plutôt que de tenter de culpabiliser ces derniers, ne devrait-on pas, en effet, concentrer nos efforts à trouver des solutions adaptées à ce monde en évolution? Ne devrait-on pas chercher des façons de permettre aux entrepreneurs, mais aussi aux autres professionnels, de s’accomplir au travail sans délaisser leur famille, sans nier toute qualité de vie?
La conciliation travail-famille, ce n’est pas une façon de mettre la famille au service du travail. Au contraire, c’est un choix collectif en faveur des familles, afin que les travailleurs et entrepreneurs puissent être à la fois performants au travail et présents auprès de leurs enfants.
Si c’est impossible, la priorité devrait être de le rendre possible.
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