
Le ministre fédéral des Finances, Jim Flaherty (photo Presse canadienne)
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André Pratte
Comme c’était prévisible, les ministres des Finances de plusieurs provinces sont sortis furieux (ou du moins en faisant semblant d’être furieux) de leur rencontre avec le ministre fédéral, Jim Flaherty. Les représentants provinciaux en veulent à M. Flaherty qui leur a présenté, lundi à Victoria, une proposition «non-négociable» de renouvellement de l’entente 2004-2014 sur les transferts fédéraux pour la santé. Selon le ministre québécois Raymond Bachand, ce fut la «surprise totale» et la proposition fédérale fera «perdre» au Québec «des centaines de millions» par année. Le ministre des Finances du Manitoba, Stan Struthers, a qualifié l’offre d’Ottawa d’«injuste» et d’«anti-canadienne». «L’intérêt du pays est en jeu», selon le ministre de l’Île-du-Prince-Edouard, Wes Sheridan. Rien de moins…
En vertu de l’entente initiale, conclue alors que Paul Martin était premier ministre, le fédéral a augmenté ses transferts aux provinces pour les soins de santé de 6% par année. Aux deux années qui restent à ce régime, M. Flaherty en ajoute trois, ce qui nous mène à 2016-2017. Pour les sept années suivantes, les transferts en santé augmenteront au même rythme que l’économie. Si le PIB croît de 4% par an, les transferts suivront. Si la croissance est plus forte, ce sera plus. S’il y a récession, les transferts ne pourront pas augmenter de moins que 3% par an.
Les provinces crient au meurtre, affirment qu’elles devront couper dans les programmes de santé. Difficile de croire la surprise des ministres provinciaux: des informations circulent depuis plusieurs semaines sur les intentions du gouvernement fédéral.
Sur le fond, la proposition de M. Flaherty est raisonnable: les dépenses publiques en santé ne peuvent continuer de croître plus rapidement que l’économie, donc que les revenus des gouvernements, sans qu’on frappe bientôt un mur. Les provinces le savent très bien. D’ailleurs, deux groupes d’experts mandatés par le gouvernement du Québec ont conclu qu’il devait plafonner l’augmentation de ses dépenses en santé au rythme de croissance du PIB.
Si, en 2004, M. Martin a consenti davantage, c’est parce que:
1) tout le monde convenait qu’il y avait un rattrapage à faire après les compressions qu’il avait imposées lorsqu’il était le ministre des Finances de Jean Chrétien;
2) M. Martin étant minoritaire, il était en position de faiblesse face aux provinces (et à quiconque avait quelque chose à lui demander).
Aujourd’hui, les gouvernements provinciaux accusent le fédéral de fermer la porte à des négociations. Or, il n’y a rien à négocier. En 2004, Ottawa voulait s’assurer que les provinces dépensaient ses milliards à bon escient. Le texte de l’accord faisait donc état de divers objectifs, par exemple la réduction de l’attente pour des chirurgies et les examens diagnostiques. C’est en échange de ces «conditions» que les provinces ont exigé des sommes plus importantes. Je mets le mot conditions entre guillemets parce que, en réalité, Ottawa n’a jamais eu la capacité juridique d’imposer le respect de celles-ci.
Cette fois-ci, le gouvernement Harper n’impose aucune condition aux provinces (voir à ce sujet le texte d’André Picard, reporter spécialisé en santé du Globe and Mail). Par conséquent, il ne peut pas y avoir de négociation: le fédéral est parfaitement libre de décider comment il dépense l’argent qu’il reçoit des contribuables, tout comme les provinces seront libres de dépenser l’argent reçu comme elles l’entendent. Bien sûr, les politiciens provinciaux vont mettre toutes les difficultés du système de santé sur les épaules du gouvernement conservateur, comme ils l’ont fait dans le passé. La réalité, c’est que la croissance considérable des dépenses en santé depuis dix ans n’a pas produit d’améliorations significatives dans l’accès aux soins. Le problème est donc ailleurs.
La lutte politique sur cette question sera dure. Pour y voir clair, il faudra au moins s’entendre sur le sens des mots. Ottawa ne «coupe» pas dans les transferts en santé; ceux-ci augmenteront, mais moins rapidement que depuis 2004. Québec ne «perdra» pas des centaines de millions par année; il recevra chaque année davantage, mais la croissance sera moins forte qu’elle l’aurait été si le fédéral avait cédé aux voeux des provinces comme l’a fait Paul Martin en 2004.