Le 30 janvier, j’ai écrit une chronique, Haïti, malade de ses charades, dernier papier écrit en sol haïtien. J’ai rarement reçu autant de courriels pour une chronique depuis que j’écris à La Presse. C’était un cri du cœur, j’assume sa brutalité. J’ai passé, en Haïti, une semaine à être fâché. Contre l’univers en général et contre l’humanité en particulier. Ce papier, c’était l’aboutissement d’une semaine de colère et d’impuissance devant le sort d’hommes, de femmes et d’enfants qui vivent dans des conditions miséreuses, dans la cour arrière d’une des régions les plus riches du monde. Peut-être étais-je, aussi, fâché contre mon statut d’Occidental privilégié de la Création, par la grâce de la loterie des naissances…
Beaucoup de réactions, donc. Au début, archi-positives, parmi lesquelles plusieurs n’étaient pas forcément réjouissantes. Beaucoup de gens ont lu dans cette chronique des trucs qui n’y étaient pas. Ça arrive. Mais dans ce cas, toute une cohorte m’a par exemple dit que, Bien fait, il ne faut pas donner de fric à Haïti, l’aide y est gaspillée de toute façon. Je n’ai jamais dit ça. Je n’ai jamais sous-entendu ça. Au contraire : Haïti a besoin d’aide immédiate, votre fric donné à des organismes reconnus va faire plus de bien que s’il reste dans vos poches. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.
Puis, le lendemain, le pot. Depuis, on me lance des pots chaque jour par courriel, sur des blogues, sur Twitter, à la télé. Une grande partie de la diaspora haïtienne est fâchée contre cette chronique. Ce qui ne m’embête pas. J’ai droit à mes opinions. Chacun a droit à la sienne. Mais je n’ai pas dit que le peuple haïtien était l’unique responsable de ses malheurs. Je n’ai pas souhaité un retour au colonialisme. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.
La question qui se posait dans ce texte, c’est la part de responsabilité de l’État haïtien, et du peuple, dans son marasme. La part de responsabilité. Parce qu’évidemment, Haïti a vécu le traumatisme de l’esclavagisme, des occupations étrangères, ses ressources naturelles ont été sucées sans vergogne par la France du temps de la colonie, l’Occident a toléré la dictature des Duvalier parce ces deux-là avaient la grande qualité de ne pas être communistes et l’aide internationale sur le terrain n’est pas la créature la plus coordonnée qui soit. Mais tous ces facteurs font l’objet de débats ouverts. Ils sont sur la table. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est ce que j’ai décrit comme de la passivité de la part de beaucoup d’Haïtiens face à leurs dirigeants, face à leur État. Face à eux-mêmes. Cela aussi mérite de faire partie de la réflexion entourant la reconstruction d’Haïti. Autour d’Haïti, d’autres pays se développent, d’autres pays jadis pauvres. Pas Haïti. Pourquoi ? Et dans ce pourquoi, quelle est la part qui incombe aux Haïtiens ? Et, surtout, que faut-il faire que cela change ? On peut, aussi, juste se fermer les yeux. Ca gé pa oiê kê pa tounin*, comme m’a dit un lecteur haïtien, qui était d’accord avec ce papier.
Je reçois beaucoup d’insultes, de commentaires courroucés et outrés, mais j’aimerais que mes détracteurs respirent par le nez une demi-seconde et réfléchissent à cela : la part de responsabilité des Haïtiens eux-mêmes dans le sort de ce pays tragique. Elle ne peut pas être inexistante.
Vous avez été plusieurs à m’écrire pour me demander, fébriles, si j’allais répondre à untel qui m’a planté dans un texte qui circule sur le web ; si j’allais répondre à une autre qui est allée me varloper à la télévision. Réponse : non. Ils ont droit à leurs points de vue. C’est un pays libre. Quant à moi, règle générale, j’essaie de ne pas répondre à tous ceux qui critiquent mes papiers dans La Presse, qu’ils le fassent dans des radios, des blogues ou d’autres journaux. C’est stérile, à la fin.
J’ai été marqué par ce séjour Haïti. Ce n’est rien à côté de ce que des milliers de gens ont vécu, bien évidemment. J’en ai mal dormi, je suis encore en train de sortir Haïti de mon système, si on veut. Présentement, en ce 9 février, près d’un mois après le séisme, nous nous occupons encore d’Haïti ; « nous », je veux dire nos gouvernements, nos ONG, nos médias, tout ça. J’espère juste que dans six mois, dans un an, nous, Occidentaux, exigerons encore qu’Haïti soit une priorité. J’en doute.
*Ce qu’on ne voit pas ne fait pas mal au coeur
























