Samedi, j’ai commis une chronique dans la foulée de la montée de lait de l’humoriste canadien Rick Mercer, à propos du suicide d’un jeune gay d’Ottawa. En gros, dans Les alliés involontaires, où étaient cités la journaliste Judith Lussier et l’humoriste Dany Turcotte (tous deux gais), je disais ceci: en restant dans le placard, les personnalités homosexuelles envoient un message, bien malgré eux: cette orientation sexuelle est honteuse. Mercer allait plus loin : les gais qui ne s’affichent pas, disait-il à son émission de la CBC, ne peuvent plus rester cachés.
Qu’on se comprenne bien : je n’appelais pas au outing forcé de qui que ce soit. Le téléphone arabe dont parle Judith dans son blogue laisse entendre aussi qu’Urbania se préparait à révéler que X est lesbienne. Pas du tout. J’ai abordé la question avec Judith : Tu vas pas, petite sacripante, jouer aux charades pour que seul un Zimbabwéen soit incapable de deviner de qui tu parles ? Réponse : non, pas du tout. Heureusement, je lui aurais donné une fessée.
Ce matin, dans sa chronique, Yves Boisvert répond à la mienne. Extrait :
Mais en même temps, bien des choses n’ont pas changé complètement. On ne gagne toujours pas de concours de popularité dans les écoles secondaires en étant suspecté d’homosexualité. C’est justement pour ça qu’il faut demander aux adultes gais de se déclarer tels, nous dit-on. Sauf que pour plein d’adultes aussi il y a un coût ou la crainte d’un coût à se déclarer gai. La vie n’est pas un grand Tout le monde en parle où l’on s’échange des câlins entre gens raisonnables. Je me vois mal réclamer des autres l’obligation d’être un Martin Luther King de la machine à café. Il existe un droit de ne pas sortir du placard, pour un million de raisons. Parce qu’on a peur. Parce qu’on ne l’a pas dit à sa famille. Parce qu’on n’a juste pas le goût d’être un symbole.
Ben non, Yves, il n’y a pas d’obligation à être un MLK de la machine à café, on le sait. Ben oui, c’est dur, pour un million de raisons de ne pas s’afficher, en 2012. Mais si nous sommes pour tomber dans l’exagération des métaphores des droits civiques américains, parfait, allons-y : quand Rosa Parks a décidé en 1955 qu’elle n’allait pas céder sa place à un passager blanc dans ce bus de l’Alabama, elle a posé un geste un million de fois plus brave qu’un politicien, qu’un artiste, qu’un journaliste, qu’un prof, qui décident de sortir du placard, ici, au Canada, en 2012. Alors je comprends que ce soit dur de s’afficher, mais dans le grand ordre des choses, dans le grand totem du courage, cesser de cacher son homosexualité en 2012, en ce pays, convenons que nous ne sommes pas dans certaines eaux plus glorieuses.
Évidemment qu’il y a un droit à ne pas sortir du placard, Yves. Mais ce faisant, on contribue — bien involontairement — à ce climat qui fait qu’aujourd’hui, en 2012, dans ce pays ouvert et tolérant, les homosexuels sont encore surreprésentés dans les statistique de suicide. Que le bullying de jeunes dans des écoles comme celle de Jamie Hubley touche mille fois plus l’orientation sexuelle que la négritude. Je répète, au cas où le téléphone arabe ferait des siennes : ces gais cachés dans le placard CONTRIBUENT à ce climat, je n’ai pas dit qu’ils créent entièrement ce climat.
Safety in numbers, disait le guide en Afrique du Sud. C’est ce qui explique pourquoi les bêtes dans la savane se déplacent en troupeau: pour faire face aux prédateurs plus efficacement. Un gnou égaré a plus de chances de se faire bouffer par une bande de lionnes que s’il se déplace avec mille de ses congénères. Pour les homosexuels, je prétends que c’est la même chose : plus il y a aura de gais sur le radar quotidien des jeunes — profs, directeurs d’école, concierges, flics, athlètes, politiciens, etc, etc, etc — moins la stigmatisation des Jamie Hubley de ce monde sera tolérée.
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