Il est temps pour moi de rentrer au bercail. Juste à temps pour éviter la grève des 4000 pilotes de Lufthansa, laquelle, dès minuit lundi, paralysera les opérations de la compagnie aérienne allemande pendant quatre jours… Ce sera un joyeux bordel.
Pour illustrer cette petite carte postale, j’ai choisi une photo emblématique de cette 60e Berlinale. La présentation au Friedrichstadtpalast de la version intégrale de Metropolis, soutenue par un orchestre symphonique, a marqué ma vie de cinéphile. D’autant que cette présentation spéciale était aussi relayée à la Porte de Brandebourg pour un public qui, même à moins 10 degrés, n’a rien voulu manquer de ce moment historique.
Je donnerais cher pour entendre les discussions du jury, lesquelles se déroulent présentement à huis clos sous la présidence de Werner Herzog. Aucun film ne s’étant nettement détaché du peloton, on peut présumer que tout n’est plus maintenant qu’une question d’orientation. Ira-t-on du côté des cinéastes confirmés? Choisira-t-on plutôt un film réalisé par un cinéaste moins connu qui, du coup, pourrait bénéficier davantage d’une récompense aussi prestigieuse?
Parmi les films en compétition présentés au cours des derniers jours, trois se distinguent à mes yeux. Voici le petit compte-rendu que vous pourrez aussi lire dans La Presse demain :
————————————————————–
Mammuth, seul film français inscrit à la compétition de la 60e Berlinale, annonçait les retrouvailles de Gérard Depardieu et Isabelle Adjani au grand écran. C’est en partie vrai. L’interprète de La journée de la jupe n’a en effet ici qu’un petit rôle, celui d’un premier amour revenant hanter l’esprit d’un homme tel un fantôme. La formidable Yolande Moreau est plutôt celle qui, dans cette comédie déjantée et inclassable, forme le «vrai» couple avec Gégé. Dans l’univers très particulier de Benoît Delépine et Gustave de Kervern, à qui l’on doit déjà Louise Michel, cette rencontre relève de la plus pure évidence.
Un homme part à la retraite. Le système bureaucratique force ce dernier à recueillir des documents auprès des employeurs ayant jalonné son parcours professionnel. Sur sa vieille moto, l’homme sillonne les routes et sympathise avec des personnages tous plus étranges les uns que les autres. Et débordant d’humanité. Sur un ton toujours décalé, avec un humour singulier, les auteurs-cinéastes proposent au spectateur une aventure unique, menée par un Depardieu s’abandonnant sans réserve. Gros, bedonnant, portant ses cheveux très longs et très gras, le «monstre sacré du cinéma français» s’efface complètement au service de cet être modeste à qui l’on découvre de belles qualités de cœur. Qu’en fera le jury?
Maintenant que les 20 films de la compétition ont été présentés, bien malin celui qui pourrait prédire la teneur du palmarès qu’établira le jury présidé par Werner Herzog. À part Roman Polanski (The Ghost Writer) et, peut-être, Michael Winterbottom (The Killer Inside Me), les «gros noms» n’ont rien offert de mémorable. Il ne serait pas étonnant que le jury décide – comme l’avait fait celui de l’an dernier en couronnant Fausta – La teta ausustada – d’aller vers des productions réalisées par des cinéastes moins connus.
Parmi les films présentés dans le dernier droit, Na Putu (On the Path) s’est distingué avantageusement. La réalisatrice bosniaque Jasmila Zbanic, déjà lauréate de l’Ours d’or il y a quatre ans grâce au superbe Grbavica, s’attarde cette fois à décrire la dérive d’un jeune couple musulman. Dont la stabilité vacille le jour où les convictions religieuses de l’homme se radicalisent à la faveur d’une rencontre avec un ancien compagnon d’armes. Ce portrait nuancé et sensible, foncièrement actuel, est d’une très belle justesse.
The Killer Inside Me, un film que Michael Winterbottom a tiré d’un roman noir de Jim Thompson, a par ailleurs été hué. Il est vrai que la violence sordide du film – de surcroît dirigée envers les femmes – est dure à prendre. Le jury risque toutefois d’être sensible aux qualités de réalisation de ce western très sombre, tout autant qu’à la performance troublante de Casey Affleck. Mais si jamais prix il y a, il sera contesté.
—————————————————————
Je vous signale que Grbavica, rebaptisé Sarajevo mon amour en nos terres, est disponible en DVD. Pour rafraîchir notre mémoire, voici ce que la collègue Nathalie Petrowski avait écrit au moment de la présentation du film au FNC en 2006:
Grbavica (Ours d’or à Berlin)
Ce film, réalisé avec trois bouts de chandelles par Jasmila Zbanic, une jeune bosniaque d’à peine 30 ans, porte sur une adolescente de 13 ans qui vit avec sa mère en se berçant de l’illusion que son père, disparu, est un héros de guerre. Un jour, malheureusement, elle découvre qu’elle est issue d’un viol et que son père est en réalité un criminel de guerre. Un petit film pauvre et poignant sur les enfants du viol, auquel le jury de la 56e Berlinale, présidé par l’actrice Charlotte Rampling, a accordé son prix suprême: l’Ours d’or de Berlin.
—————————————————————-
Voici la bande annonce (sans sous titres) de Na Putu (On the Path) :
Le palmarès de la 60e Berlinale sera annoncé demain. Mon texte d’analyse sera mis en ligne sur ce site.
Tobias Moretti (Marian) et Moritz Bleibtreu (Goebbels)
À Cannes, les journalistes et professionnels assistant aux différentes projections ne se gênent pas pour exprimer haut et fort leur mécontentement – si mécontentement il y a - dès la montée du générique.
À Berlin, le public est généralement beaucoup plus réservé. Les applaudissements demeurent toujours dans le registre de la politesse plutôt que celui du véritable enthousiasme. Et les signes extérieurs de désapprobation sont rares.
C’est ma quatrième Berlinale. J’ai entendu le public huer un film pour une toute première fois aujourd’hui. Le film? Jew Süss – Rise and Fall, une superproduction très attendue en Allemagne, réalisée par Oskar Roehler (Les particules élémentaires).
Le film relate les dessous d’une histoire véridique survenue pendant la guerre. En commandant une adaptation cinématographique d’une œuvre de propagande nazie, Juif Süss, le ministre Joseph Goebbels a en effet souhaité produire un Cuirassé Potemkine allemand. Le récit aborde surtout la condition de l’artiste – le contexte est extrêmement particulier – à travers le parcours de l’acteur Ferdinand Marian (Tobias Moretti), élevé au rang de star par le régime nazi. Des thèmes similaires ayant déjà été abordés maintes fois – et en mieux – dans des films comme Le dernier métro, Laissez-passer ou même, d’une certaine façon, La vie des autres, on peut comprendre qu’une partie du public allemand ait été heurté par le traitement lourd et très caricatural que privilégie Roehler. Des journalistes en colère ont par ailleurs mitraillé de questions le cinéaste et son scénariste à la conférence de presse en raison des libertés prises avec l’histoire. Surtout, Roehler a dû se défendre d’avoir dépeint Marian comme une «victime» alors que le comédien a tourné de nombreux autres films de propagande après Juif Süss. «Tous les propos tenus par des personnages historiques sont conformes à la vérité», a soutenu le réalisateur de façon peu convaincante.
«Le réalisateur, Oskar Roehler, avoue l’année dernière dans un entretien à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, avoir prémédité son coup. Il faut de nos jours avoir tourné un film sur le IIIème Reich ou les juifs pour être à même de décrocher un Oscar, de son point de vue… L’affaire a bien sûr déjà fait scandale, et l’idée d’un nouveau « Juif Süss — Film dépourvu de Morale », est très mal perçue en Allemagne, toujours aux prises avec ses vieux démons.»
Cette histoire d’Oscar doit circuler depuis un moment car un «buzz» est parti – avant même la présentation du film – à l’effet que Jud Süss – Film Ohne Gewissen représenterait l’Allemagne l’an prochain dans la catégorie du meilleur film de langue étrangère. La rumeur n’est plus très solide maintenant…
Films Séville avait déjà acquis les droits du film pour notre territoire avant même qu’il ne soit terminé. Ouch.
Il n’y a pas de bande annonce disponible encore sur le web.
* AJOUT : Un lecteur porte à mon attention une information intéressante, malheuseusement à peine abordée dans le film d’Oskar Roehler. Au départ, Le juif Süss est un roman historique (écrit par Lion Feuchtwanger) dénué de tout antisémitisme. Le régime nazi a détourné l’oeuvre de l’écrivain pour en faire un film de propagande. La première du Juif Süss a eu lieu au Festival de Venise en 1940. Cet événement est d’ailleurs reconstitué dans le film présenté cette semaine à berlin. Pour en savoir plus, lisez cet article publié dans Le Point.