Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la «Nouvelle vague québécoise» sans même jamais y avoir pensé, et plus encore! C’est ce qu’on découvre dans une lumineuse et gargantuesque table ronde initiée par les revues 24 Images et Nouvelles Vues.
Les oeuvres des cinéastes du «renouveau» – Denis Côté, Stéphane Lafleur, Xavier Dolan, Maxime Giroux, Sophie Deraspe, Rafaël Ouellet, Henry Bernadet, Myriam Verreault, Simon Galiero – sont débattues, analysées et admirées par un panel comprenant quelques unes des plus savantes plumes de la critique cinématographique d’ici.
Martin Bilodeau du Devoir, Sylvain Lavallée de Séquences , Bruno Dequen, Philippe Gajan, Marcel Jean, et Marie-Claude Loiselle de 24 Images , Germain Lacasse et Jean-Pierre Sirois-Trahan de Nouvelles Vues ont mené, durant deux mois, une correspondance sur le sujet. Une version partielle de la discussion a été publiée cet été dans 24 Images.
Voici un extrait de l’introduction du directeur de Nouvelles Vues, Jean-Pierre Sirois-Trahan, au numéro consacré au «Renouveau» :
De ce débat, je retiendrais pour ma part que, si cette mouvance s’inscrit en faux contre le cinéma des années 90 (Denis Villeneuve, Manon Briand, André Turpin et les autres) en s’éloignant d’un certain maniérisme publicitaire, elle remet aussi en question une vision assez commune du cinéma québécois qu’on pourrait appeler l’école du constat social (Bernard Émond, Louis Bélanger, Denis Chouinard, feu Pierre Falardeau, etc.). Contrairement à ce qu’a écrit Émond, il n’y a pas trop d’images dans notre cinéma. Au contraire, il y a trop de discours. Une bonne partie de notre cinéma d’auteur est engluée dans le « film à messages », les scénarios pseudo-politiques, la tyrannie du sujet, les grilles sociologisantes, ce que Godard appelle le « vouloir-dire ». Selon cette esthétique, la forme cinéma est priée de ne pas entraver la livraison d’un message, dans une visée instrumentale de maîtrise du discours sur le « réel ». Vouloir dire le monde sans renouveler la forme, par le truchement d’une mise en scène plan-plan, ce n’est jamais que répéter des idées préconçues sur le monde, sur ce qu’on croit être le réel. Le paradoxe, c’est que cela n’a rien à voir avec le degré de « réalisme » de la réalisation : certains films dits réalistes nous dessillent les yeux et nous redonnent le monde dans son étrangeté première alors que plusieurs films fantaisistes ne font que reproduire de l’imagerie, c’est-à-dire des clichés.
La lutte (1961) de Michel Brault est un classique incontesté du cinéma direct. Pas seulement dans la sphère de notre cinéma national, mais dans l’histoire du 7e art en général. Un film accompli à tout point de vue; technique, esthétique, thématique. Il s’agit également d’une oeuvre terriblement divertissante.
Ce documentaire propose une incursion dans le monde de la lutte professionnelle à Montréal. Les combats, simulés et spectaculaires, se déroulent au Forum de Montréal, mais aussi à l’arrière-scène, lieux où se pratique cet art guerrier. Les caméras attentives aux moindres détails captent les bons et les méchants lutteurs qui s’empoignent, se frappent, rugissent et grimacent, rivalisant d’ingéniosité pour le plus grand plaisir des spectateurs.
Le protagoniste du film est Edouard Carpentier, héros du peuple québécois à l’ère de la Révolution tranquille. L’homme fort est décédé l’année dernière. Sa biographie, impressionnante, est à lire ici.
Voici un extrait de l’analyse de La lutte écrite par mon ancien prof à Concordia, Donato Totaro, tirée du recueil Guide to the Cinema(s) of Canada :
La lutte est un des films phare du courant cinéma vérité issus de l’unité francophone de l’ONF. [...] La voix du cinéaste est ressentie partout. Le film est rempli d’humour, de réflexivité (l’interjection d’intertitres rappelant le cinéma muet), et d’ironie. S’inspirant de l’étude des mythes de Roland Barthes, La lutte est un examen engagé d’une forme de divertissement de la classe ouvrière, imprégné de catharsis émotionnelle et de violence ritualiste. À travers une série de gros plans remarquables, nous sommes témoins d’un public fièrement impliqué dans une bataille manichéenne entre le héros et le méchant, leurs émotions gouvernées par le rythme du match de lutte. La musique stylisée (orgue, clavecin) assimile l’aréna de lutte à un sanctuaire. La lutte démontre comment le sport, avec ses aspects ritualistes, en est venu à signifier la nouvelle religion séculaire d’un Québec moderne et urbain.
«Dans un party on rencontre Roland Barthes»
Michel Brault raconte comment une rencontre fortuite avec le philosophe Roland Barthes a changé son approche du film, ce dernier insistant que la lutte est une sorte de fiction nécessaire, qui sert d’«exutoire à la foule».
La Cinémathèque présente à partir de demain, jusqu’à vendredi, les trois longs-métrages documentaires du jeune cinéaste québécois Philippe Lesage. Ses deux premiers films, Pouvons-nous vivre ensemble? et Comment savoir si les petits poissons sont heureux?, seront projetés en première mondiale.
La cause de cette rétrospective précoce s’explique par sa plus récente oeuvre, Ce coeur qui bat, un documentaire poétique et dépouillé sur le quotidien de l’Hôtel-Dieu, qui a remporté deux prix aux dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal.
Un portrait de Lesage, rédigé par Gérard Grugeau de 24 Images (qui lui a d’ailleurs consacré une entrevue dans le dernier numéro du magazine), est disponible sur le site de la Cinémathèque. Un extrait :
Parcours atypique que celui de Philippe Lesage, venu de la littérature et un temps professeur au European Film College de Ebeltoft, au Danemark, où il a étudié le cinéma dans les années d’effervescence marquées par le Dogma de Lars von Trier (Les Idiots) et Thomas Vinterberg (Festen). Il retient de cette formation intensive dans un pensionnat en pleine nature une sorte de rigueur bienveillante qui a influencé sa pratique.
[...]
Chez Philippe Lesage, qui se dit proche d’une certaine sensibilité européenne, pas de didactisme forcé ni de narration omniprésente pour interroger le réel, mais plutôt une disponibilité de tous les instants donnant lieu à des formes libres, relâchées parfois, et revivifiées au montage alors que la mise en scène tend à l’effacement. Le tout est traversé d’envolées musicales, empruntées au répertoire classique (notamment Schubert et Beethoven) ou au domaine de la variété (Édith Piaf) pour ouvrir des brèches au cœur de la vie et en faire affleurer les flux souterrains. Une forme de grâce advient alors à l’écran, accueillant en ses rets les riches épiphanies du réel.
Dans un entretien au magazine en ligne Hors-Champ, Lesage exprime une conception du cinéma que je partage entièrement. La dernière phrase de l’extrait ramène à cet argument que je réitère souvent ici, à savoir que la nature du sujet importe peu lorsqu’il est question d’oeuvre d’art; c’est le regard posé dessus qui compte.
Je ne me suis jamais senti comme un cinéaste social, engagé, il n’y a pas de prise de position dans mon langage cinématographique. J’ai un parti pris pour un cinéma qui permet au spectateur d’être créatif, qui lui laisse la place et ne le prend pas par la main afin de lui indiquer quoi penser ou quoi ressentir. Je suis pour un cinéma qui laisse des zones plus flottantes nous permettant de nous réfléchir et de nous penser.
C’est en enseignant au Danemark que s’est développée chez moi une pensée plus critique du cinéma. Le documentaire est aujourd’hui prisonnier des standards télévisuels et de l’autre côté, le cinéma de fiction est prisonnier du scénario. Il est prisonnier d’une certaine école américaine du scénario efficace avec des conflits et des enjeux clairement établis, cette forme est pour moi complètement archaïque, elle ne fait que nous entretenir dans une forme de discours datée.
Le cinéma est la possibilité directe d’exprimer le monde dans toute sa complexité, il y a des cinéastes qui ont réussi à l’exprimer mais ils sont rares et nous nous devons de les chercher. Plus on se rapproche des petites choses, de gens ordinaires, de la vie quotidienne, plus un monde se révèle à nous et nous ramène inévitablement à nous-mêmes. C’est ici que le geste de faire du cinéma devient intéressant parce qu’il nous fait participer au mouvement, il nous fait réfléchir à soi, à notre place dans cet ensemble. Je pourrais dire d’une certaine façon que n’importe laquelle des personnes croisées dans la rue pourrait devenir le sujet d’un prochain film.
Avec Ce cœur qui bat, les Rencontres internationales du documentaire de Montréal nous ont fait découvrir l’automne dernier un nouveau maître de la caméra d’observation, maniant les instants glanés de temps vécus comme autant de reflets de nos existences réciproques suspendues au fil du temps. Pour son troisième long métrage, Philippe Lesage a choisi de placer cette caméra au cœur de l’urgence de l’Hôtel-Dieu de Montréal, et d’observer autant les patients que le personnel hospitalier au travail. De ces observations, il a retenu des moments qui l’auront particulièrement touché. Certains lui rappelant même une intervention délicate qu’il avait dû subir, dans ces mêmes locaux, quelques mois auparavant. Le film, tout en retenue, en respect aussi de l’intégrité des sujets, propose un montage remarquable qui apporte une fluidité à des actions confinées. Au final, le film bat en brèche les perceptions négatives et les préjugés nombreux dont sont l’objet les services urgentistes du Québec depuis plusieurs années. Prix de la Cinémathèque québécoise pour la meilleure œuvre québécoise/canadienne, RIDM 2010. EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR
JEUDI 18H30 – Comment savoir si les petits poissons sont heureux?
Dans ce film, les frères Lesage nous font pénétrer au cœur du quotidien de quelques habitants de Beijing. Nous passons ainsi d’un personnage à un autre, au gré des rencontres. Les témoins deviennent autant de véhicules de notre voyage d’observateurs livrés au hasard et à la contemplation de cette vie urbaine chinoise à la fois si proche et si éloignée de nous. Cette distanciation élastique fait tout l’intérêt du film, sans jugement, sans commentaire. Il nous laisse en pâture ces bribes de vie et nous laisse le choix de devenir soit apprenti, soit dissocié. EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR. PREMIÈRE MONDIALE.
Dans ce premier long métrage, Lesage explore deux lieux de la société parisienne contemporaine qui coexistent dans le temps et que les expéditeurs d’idées reçues aimeraient tant opposer. Car, n’est-ce pas un peu l’objet de ce film que de tenter, par un contrepoint subtil, de réunir ces deux topiques que sont Alain Touraine, sociologue de réputation internationale et professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, et une bande d’adolescents des quartiers chauds de la banlieue qui s’expriment sur le futur de leur société en mouvement ? À coup sûr provoque-t-il indirectement une série de réflexions sur l’avenir de notre propre société québécoise. Encore une fois, l’observation documentaire est accompagnatrice, à défaut d’être participative. EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR. PREMIÈRE MONDIALE