
Mon ordinateur portable m’énerve ces temps-ci. Il contient un diaporama de photos de mes aventures en plein air, de ma famille, de mes amis, de mes voyages et de souvenirs qui me procurent un sentiment de bonheur. Jusqu’à présent. Car il y a une photo datant de 2006 qui me dérange en ce moment.
Je me vois, souriant, riant et pleurant. Derrière moi, sur l’immense tableau indicateur de l’Oval Lingotto de Turin, on peut lire «Clara Hughes, championne olympique et médaillée d’or». Cette photo m’irrite, car je me sens tellement loin du niveau que j’affichais à l’époque. Elle me rappelle cruellement que j’étais autrefois capable de bien patiner.
Voyez-vous, je patine mal ces temps-ci. J’en arrache. Chaque tour est une séance de torture. Je me sens inefficace et ça me frustre. Chaque enjambée est plus exigeante qu’elle ne devrait l’être et ça m’empêche d’avancer comme je le voudrais. Au lieu de la vitesse qui rend le patinage de vitesse si agréable, j’ai l’impression de traîner un wagon derrière moi. Pire : un wagon chargé du poids de la fatigue. Ça fait un mois environ que c’est comme ça. J’aimerais bien me convaincre que c’est à cause de l’épuisement causé par l’entraînement intensif. Sauf que j’ai eu une mauvaise technique pendant TOUTE la saison dernière.
Mes difficultés de l’an dernier font que j’ai tendance à passer au filtre de la critique chacune de mes sensations, bonne ou mauvaise, dans ma recherche de la bonne technique. À l’entraînement, chaque tour de piste est chronométré. Je dois réussir des temps qui ne dérogent pas de plus de deux dixièmes de seconde des objectifs fixés par mon entraîneuse. Et les séances sur glace peuvent durer jusqu’à 70 tours. Mon coach analyse chaque enjambée. Chaque fois que je passe devant elle, elle crie pour m’indiquer mes lacunes ou me suggérer des améliorations. J’aime ce feedback constant, surtout quand les choses vont mal, parce que je veux toujours m’améliorer.
Mais il arrive que ce soit assez pour me rendre folle. C’est ce qui était en train de se produire récemment. J’ai frappé le mur. Il était temps que j’arrête de foncer encore et encore, tête première, dans ce mur de briques. Que j’arrête de m’enfoncer. J’avais besoin d’un changement. D’une nouvelle approche.
Il y a une dizaine de jours, je me suis alors rendu compte que j’avais besoin de me laisser aller sur la glace. De simplement patiner, sans temps au tour et sans programme. De retrouver ma liberté de mouvement et d’arrêter la remise en question permanente qui a permis à cette technique robotique et inefficace de prendre le dessus. Avec l’entraînement que j’ai fait à vélo et dans la salle de poids et haltères, je sais que je suis plus forte que jamais. Tout ce qui manque, c’est de laisser mon patinage tirer profit de cette forme physique.
Après deux jours de ce régime d’entraînement qui n’en est pas un, je sentais déjà que j’étais redevenue une patineuse de vitesse. Pour échapper encore plus à l’épuisante auto-critique, j’ai même enfilé des patins de courte piste et j’ai sauté sur la patinoire qui se trouve au centre de l’Anneau olympique de Calgary.
Mardi dernier, j’ai complété une autre séance de courte piste. Et les choses ont débloqué. Après une heure et demie d’exercices et de relais, la séance était théoriquement terminée. Mais nous avions encore la glace à notre disposition pour une vingtaine de minutes, si nous le souhaitions. J’ai décidé de continuer. Et après quelques tours, j’ai éprouvé les sensations qui m’avaient désertée jusqu’ici cette année. Je me sentais comme lors de mes meilleures courses de 5000m, comme lors des contre-la-montre en vélo: j’avais l’impression que je pourrais continuer éternellement. Je ne voulais pas m’arrêter.
Je patinais en rond et j’adorais ça. Quand je me suis finalement relevée, les deux entraîneurs de courte piste qui m’aidaient sont venus me voir. Ils ont dit qu’ils n’en revenaient pas que j’aie été capable d’intégrer tous leurs conseils techniques dans mon patinage, que j’aie vraiment écouté et j’aie eu la concentration requise pour mettre en œuvre chaque élément. Bien sûr, je ne dis pas que j’aurais été capable de suivre Kalyna Roberge ou une autre superstar du courte piste. Je parle d’efficacité et d’aisance dans les mouvements à un rythme modéré.
Ce que j’ai ressenti et ce que ces entraîneurs ont semblé voir était tout simplement la joie du mouvement. Je me sentais heureuse de patiner et je sentais toute la force et la forme physique que j’ai mis des mois à atteindre se traduire enfin dans mon patinage. Je crois que c’est en mettant de côté tout ce que j’essayais d’accomplir en m’entraînant sur glace que j’ai pu retrouver la simplicité du mouvement.
Il me reste maintenant à transposer tout ça en longue piste. Je pourrai alors recommencer à sourire en regardant les photos des Jeux de Turin. Et peut-être, peut-être, que je pourrai commencer à me croire capable de laisser ce courant magnifique passer en moi, dans plus ou moins 130 jours.
Si je peux sentir ça le 24 février, ça en aura valu la peine. Peu importe le résultat.





























bloganon
5 Octobre 2009
10h55
La perfection est l’ennemie du bien.
lybereslong
5 Octobre 2009
10h55
Magnifique commentaire qui illustre bien que l’auto-critique mine sa femme après un bout de temps. Le recul, changer de rythme, écouter un autre conseiller, et finalement la recherche du plaisir t’ont recentré sur tes patins. Merci.
1genesis
5 Octobre 2009
16h08
Clara,
que ce soit à vélo ou en patinage, j’ai toujours éprouvé beaucoup de plaisir à te voir évoluer et gagne ou perd, tu m’as toujours fait sourire. Il en sera de même à Vancouver, quel que soient les résultats que tu y obtiendras.
Merci pour tous les bons moments et merde pour la suite de ta brillante carrière.
Yves Pratte
Montréal
prismacolor
5 Octobre 2009
16h37
J’adore te lire.
Difficile de s’amuser quand les choses ne vont pas comme on veut.
Bonne chance dans tout.
Un fan.
yves17
5 Octobre 2009
17h56
Bonjour Clara,
Ce sera probablement te derniers jeux d’hiver, amuse toi donc au maximun en plus c’est chez nous et nous seront des millions a pousse avec toi. Laisse toi alle et la foule va t’amene ou tu dois te retrouve.
Bon entrainement et mais toi pas plus de pression qu’il faut.
Like i always said to my kid Have fun Kido.