Le Soleil en Haïti

Lundi 30 août 2010 | Mise en ligne à 12h52 | Commenter Commentaires (8)

«Mon ami Fidel»

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Les abris dans la ville de Port-au-Prince.

Yves Therrien

Le Soleil

Pendant les longues heures en attente dans les aéroports et pendant les trois vols qui me ramenaient à Québec en fin de semaine, j’ai eu le temps réfléchir à toutes les discussions sur la politique, l’État haïtien et l’état des Haïtiens de Port-au-Prince et des campagnes.

Une chanson me revenait toujours à l’esprit : Mon ami Fidel de Robert Charlebois. Étrange? Pas du tout. En revoyant les images des routes défoncées, des écoles en décrépitude, je pensais à l’avenir d’Haïti et à ce que Fidel a fait de Cuba.

En me remémorant les visages tristes et les yeux remplis de désespoir des gens vivotant sous des tentes dans les camps de réfugiés, là où il y avait des parcs, je m’inquiétais. J’avais le coeur gros.

En revenant sur les échanges avec des intellectuels, des paysans, des chauffeurs de taxi, des employés dans des magasins, les restaurants ou dans les hôtels, je sentais tout le cynisme et l’absence totale de confiance envers la classe politique locale. La plupart des Haïtiens, selon ce qu’ils nous racontent, n’ont pas confiance, ou si peu, aux élus et à tous ceux qui veulent devenir président au point de se demander ce qui pourrait remettre le pays sur les rails.

Et la chanson de Charlebois continue de me hanter. C’est la planète de “tous ensemble” ou “crève”.  Des frères comme toi ça nous en prendra mille. Si nous voulons danser sur l’an deux mille! Mon ami, mon ami Fidel…»

Un des secteurs les plus amochés.

Un des secteurs les plus amochés.

Les seuls capables de ramener Haïti à la vie, se sont les paysans. Certainement pas l’aide internationale, ni les touristes humanitaires de n’importe quelle organisation religieuse avec leur t-shirt orange fluo qui clament comme une mauvaise pub télé : Nous venons sauver Haïti, lui apporter le support, la nourriture et la rédemption. Sortez tous ces sectaires du pays avant qu’ils contaminent le sol à tous jamais par leur faux espoir et leurs faux témoignages.

Il y aurait plus de 5000 supposées ONG dans Haïti depuis le séisme et elles font probablement plus de tort que de bien. Mais il y a pire. Port-au-Prince est sans âme, sans État, sans chef d’État capable de dire : voici la voie à suivre. Le pays est quasi abandonné, sans chef charismatique, sans un homme ou une femme de poigne pour dire : Je suis avec vous et on va s’en sortir.

Il y en a des meneurs, quelques-uns du moins, dans les villages aux alentours de la capitale comme Alfred Étienne qui rêve tout haut, qui veut faire de la commune de Labrousse un village moderne pour Haïti. Et ses concitoyens le suivent. Ils croient en lui. Ou encore, David Nicolas qui veut relever le village de Baptiste par une série de mesures agricoles qui rendront les gens autonomes.

Et Elvie Maximeau qui apprend aux enfants à devenir des citoyens responsables en s’occupant d’une chèvre. Et Marc-Arthur Fils-Aimé qui se bat pour élever les consciences pour que chaque homme et chaque femme fassent valoir leurs droits fondamentaux. Ou des Lydie, Anne-Vierge et Palvesoir qui passent leur vie à prendre soin des plus démunis. Et des Father Henry et des soeurs Molines qui ouvrent leurs portes toutes grandes et leur coeur aux abandonnés.

Voir plus loin que le tas de débis.

Voir plus loin que le tas de débris.

Il y a encore de l’espoir en Haïti pour quiconque sait lever les yeux un peu plus haut que les tas de débris. Il faut surtout éviter que les Blancs bien intentionnés soufflent trop fort sur la chandelle qui menace de s’éteindre en supposant que la flamme n’est pas assez forte pour éclairer tout le village.

Non, un peu d’ombre, c’est comme le silence, ça fait du bien quand on a besoin de pleurer. Demandez aux Haïtiens ce qu’ils veulent. N’imposez plus une démocratie qui ne leur ressemble pas ou une vie qui ne leur convient pas, des promesses qui les empoisonnent et les asservissent.

Faudrait-il évacuer l’île de tous ses habitants pendant 50 ans pour que la nature reprenne ses droits? Possible, mais irréaliste.

Faudrait-il un chef d’État fort, un dictateur éclairé qui aura à coeur le bien commun avant le sien? Bien des Haïtiens le pensent. Et c’est sensé. Et c’est possible.

Et la chanson de Charlebois me hante toujours. Mon ami, mon ami Fidel, Pour amener le peuple au ciel, Sur les ondes d’une radio Rebelle; Il faut une samba, éternelle! Qui unit la gauche et la droite (…)Parce qu’un président, ça date, Mais un révolutionnaire: C’est fidèle (Fidel)!

Le repas est servi.

Le repas est servi.

Car ce ne sont pas les Sweet Micky et Wyclef Jean de ce monde qui donneront du pain à ceux qui n’en ont pas ou de l’eau à ceux qui ont soif en baissant la glace de leur limousine. Ce ne sont ni les Aristide ou les Duvalier qui marqueront l’histoire à tout jamais. Non. Ce sont les paysans qui ouvrent la porte de leur logis en disant : C’est ta maison, tu es ici chez toi. Mangeons ensemble, mon ami, le repas est déjà sur la table.

Chaque paysan, à sa manière, est un révolutionnaire: C’est fidèle (Fidel)! Et ça, j’y crois. Je l’ai vu.

NOTE: Yves Therrien est l’invité de Coopération internationale Québec qui assume les frais de transport en Haïti et en République dominicaine.

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Jeudi 26 août 2010 | Mise en ligne à 18h58 | Commenter Commentaires (2)

Une île, deux mondes

Yves Therrien

Le Soleil

Il y a tellement de débris dans les rues de Port-au-Prince qu'il faut un véhicule tout-terrain pour circuler. Même les portions libres de déchets ont été si mal entretenues qu'elles sont défoncées en partie.

Il y a tellement de débris dans les rues de Port-au-Prince qu'il faut un véhicule tout-terrain pour circuler. Même les portions libres de déchets ont été si mal entretenues qu'elles sont défoncées en partie.

Il n’y a que 300 km entre Port-au-Prince et Santo Domingo en République dominicaine. Pourtant, la distance pourrait s’évaluer en années-lumière tellement les contrastes sont grands et frappants.

Simplement du côté de l’accueil, il y a deux mondes. Non pas que les Haïtiens ne sont pas gentils et aimables, mais le service à la clientèle souffre de nombreuses lacunes.

Mardi, je demande une bouteille d’eau à la cafétéria de l’hôtel. Il n’y en a plus. La serveuse me lance avec une grande lenteur «D’accord», mais elle ne bouge pas. Elle ira en chercher plus tard, car c’est l’heure des téléromans, les telenovellas traduites en français. J’ai dû attendre une heure. Les Haïtiens ne sont pas tous comme cela, mais à Port-au-Prince, ça semble être la marque de commerce pour plusieurs. Aucun entrain… En campagne, c’est tout le contraire.

En débarquant à l’aéroport de Santo Domingo, même les douaniers sont souriants, mais il faut payer 10 $ pour la carte de touriste donnant le droit de mettre les pieds au pays. Quelques pas plus loin, on nous offre un verre de rhum. Bien que ce soit une opération commerciale pour vanter la marque locale, il n’en reste pas moins que c’est plus agréable que le hangar surchauffé qui sert d’entrée sur la terre de la Perle des Antilles.

Je vais quand même m’ennuyer de la chaleur de plusieurs Haïtiens comme Maxo, Alfred et ses enfants, David Nicolas, soeur Moline et plusieurs autres. Par contre, je ne souffre pas d’avoir quitté le chaos bordélique de Port-au-Prince.

La Perle des Antilles a besoin d’un sérieux polissage pour reprendre son titre.

Yazmin Cuevas représente Plan Nagua en République dominicaine.

Yazmin Cuevas représente Plan Nagua en République dominicaine.

En République dominicaine, il y a la langue. Mes oreilles bourdonnent pendant les discussions en espagnol entre Yazmin Cuevas, la représentante de Plan Nagua en République dominicaine, et Sébastien, le polyglotte qui a planifié tous les rendez-vous et les déplacements de main de maître. Il parle cinq langues et il se débrouille en créole!

Les entrevues avec traduction, c’est un peu plus long. Mes notions de latin reviennent à la surface et je réussis à comprendre les principaux mots pour me donner une idée du contexte.

Sébastien traduit le tout pour que je puisse combler les vides et mettre les nuances. Ça m’éclaire.

Parlant de lumière, hier, en marchand dans le secteur historique de la capitale, Yazmin nous raconte que l’accouchement se dit Dar a la luce ou donner à la lumière en traduction littérale. Ce que nous avons vu en après-midi avec le micro-crédit pour les groupes de femmes ressemble étrangement à cela. Avec leur micro entreprise, elles donnent la lumière à leur famille en développant des commerces qui accroissent les revenus au point de pouvoir payer des études universitaires aux enfants ou de changer de maison.

Si l’organisation du Centre dominicain de développement pour le micro-crédit travaille essentiellement avec des femmes, c’est que celles-ci ont une influence directe sur la famille avec leur travail générateur de revenus. Avec les hommes, ce n’est pas du tout le même comportement.

Voici Scarlet, la volubile!

Voici Scarlet, la volubile!

Et il y a des femmes volubiles comme Maritsa et Scarlet du CDD. Sur le parcours qui nous menait vers les visites de projets, elles étaient vraiment hyper volubiles. Je ne pouvais pas placer un mot. À un certain moment, nous sommes amusés à taquiner Scarlet, jeune célibataire à la recherche d’un copain pour une relation stable. Nous lui avons pratiquement fait une petite annonce pour les sites de rencontres.

Je vous mets sa photo au cas où un jeune Canadien célibataire, sérieux, qui aime parler, adore les enfants et le magasinage, qui aime sortir et surtout qui sait faire la cuisine se présentait à elle. Il deviendrait son gros lot :-)

Au fait, en République dominicaine, il y a des routes asphaltées partout, même en montagne. Les seules bosses sont des dos d’âne pour ralentir la circulation dans les secteurs névralgiques. Et il n’y a pas de concert de klaxon. Ça repose les oreilles

NOTE: Yves Therrien est l’invité de Coopération internationale Québec qui assume les frais de transport en Haïti et en République dominicaine.

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Mardi 24 août 2010 | Mise en ligne à 19h59 | Commenter Commentaires (3)

Un peu d’organisation dans l’anarchie

Yves Therrien

Le Soleil

Presque quatre jours, c’est presque l’éternité pour moi qui reste collé à l’ordi ou au iPad 20 heures sur 24. Ici, il faut faire avec l’électricité qui coupe souvent, à Internet qui n’est pas fiable et il faut surtout être patient dans les bouchons de circulation.

Heureusement, pour aller à Cap-Haïtien, nous avons pris Torturg Air, une compagnie nationale de vols intérieurs. Des coucous à hélices pas mal plus vieux que ceux des compagnies aériennes de Québec.

Mais ça vaut le coup de faire 25 minutes de vol dans un appareil de 25 places, au lieu de se faire brasser la cage pendant six ou huit heures sur des routes qui ressemblent à ces clos de pacage. C’est comme prendre le bus.

La circulation automobile, même sur la route nationale, a un petit quelque chose de pas trop rassurant. Pourtant, il se donne des cours de conduite à Port-au-Prince comme à Cap-Haïtien, où les auto-écoles pratiquaient les virages en U juste sous ma fenêtre en face de la mer.

Oui, il y a des cours de conduite automobile en Haïti.

Oui, il y a des cours de conduite automobile en Haïti.

Au fait, ça sert à quoi un cours de conduite? Oubliez ce que vous avez appris au Québec. Ici, un élève qui suit le code de la sécurité routière sera vraisemblablement mis en retenue: «Vous écrirez mille fois: Je ne ferai plus d’arrêt au panneau STOP.»

J’imagine que la première heure de cours sert essentiellement à pratiquer les différentes tonalités du klaxon. Un long coup suivi de petits coups secs avertit le piéton qu’il est une nuisance: tasse-toi où je t’écrase… grouille… grouille!

Deux courts, un long, deux courts, c’est pour dire bonjour. Un très long suivi d’une série de petits signifie : tasse-toi j’arrive juste après la courbe. Un long strident veut dire j’existe, je suis plus gros que toi et je vais passer. Et il y a une dizaine d’autres variantes.

Le trottoir ne sert pas toujours aux piétons.

Le trottoir ne sert pas toujours aux piétons.

Puis ce sera deux heures pour le stationnement sur le trottoir ou encore en double file. Deux autres heures encore pour pratiquer les dépassements par la gauche et par la droite en pleine heure de pointe sans écraser les motos ou les piétons. Mais les motos, c’est comme les mouches, on peut les tasser du revers de la main. Une erreur et on reprend le cours klaxon 101.

J’ironise, mais la réalité est cent fois pire. Je vous le jure. La règle de base: trouver un bon chauffeur haïtien. Puis, s’asseoir derrière, boucler sa ceinture même si personne ne le fait, s’accrocher à la poignée au-dessus de la portière et fermer les yeux si vous voulez éviter un choc post-traumatique.

À part ça, ça va! Il faut comprendre qu’il y juste un peu d’organisation dans l’anarchie, juste un peu d’ordre dans le chaos. Le cerveau du Nord-Américain moyen n’a pas tous les neurones de l’indiscipline, juste un ou deux qui lui font attraper quelques billets d’infractions.

Ici, je n’ai jamais vu un policier contrôler la circulation, faire une opération radar, encore moins donner un billet. Les policiers sont comme l’ombre. Ils bougent toute la journée dans la direction opposée au soleil. Si l’on en voit un, il est bien assis dans son truck à tapoter du klaxon en dépassant la file par le trottoir, sinon dans la voie inverse.

Vue sur la mer de l'Auberge Brise de Mer à Cap-Haïtien.

Vue sur la mer de l'Auberge Brise de Mer à Cap-Haïtien.

NOTE: Yves Therrien est l’invité de Coopération internationale Québec qui assume les frais de transport en Haïti et en République dominicaine.

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