Faut-il vraiment avoir peur des «compteurs intelligents» qu’Hydro-Québec veut installer partout et qui «feront rapport» à la société d’État de votre consommation d’électricité ? Comme le rapportaient plusieurs médias la semaine dernière, l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) croit que oui, les ondes radio émises par les compteurs sont légitimement inquiétantes ; le communiqué de la semaine dernière est ici, et des activités de protestation sont prévues dans les semaines qui viennent. Mais il y a des éléments douteux, dans toute cette histoire, qui me chicotent pas mal…
D’abord, s’il est juste de dire que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC… Sous-parenthèse : z’auraient pas pu s’arranger pour avoir un autre acronyme ?) a classé les radiofréquences parmi les causes possibles du cancer, par opposition à «cause avérée», l’histoire complète est que cette décision a été prise dans la foulée de l’étude Interphone, la plus vaste jusqu’à présent, qui n’avait somme toute pas trouvé grand-chose : seul les 10 % d’utilisateurs les plus intensifs de téléphones cellulaires montraient une incidence accrue de cancer du cerveau, les autres semblant plutôt courir un risque moindre — sans doute à cause d’un biais de participation.
Mais il y a pire. Quand le communiqué dit que «les normes canadiennes sont actuellement 6000 fois plus tolérantes que la recommandation (du Conseil de l’Europe)», Santé Canada a l’air d’être un scandaleux nid de négligence. Mais quand on sait que le Conseil de l’Europe (CdE) n’est pas le Parlement européen, mais bien une instance qui, en principe du moins, s’occupe de droits de l’homme et de démocratie, il y a vraiment lieu de se demander pour quelle raison on peut bien choisir d’accorder plus de crédibilité aux politiciens du CdE qu’aux experts de Santé Canada. J’ai beau retourner la question dans tous les sens, j’ai besoin d’aide ici…
Enfin, le communiqué fait référence à une «expertise indépendante» effectuée par le propriétaire d’une entreprise spécialisée dans l’«hygiène électromagnétique», qui a mesuré l’intensité des radiofréquences émises à 1 mètre par sept de ces nouveaux compteurs d’Hydro. En elle-même, l’idée est excellente : la société d’État dit que ses compteurs émettent à une puissance totale de 0,4 milliwatt (environ 500 fois moins qu’un cellulaire, insistent les porte-parole d’HQ), mais on n’est certainement pas obligé de la croire sur parole. Or cette étude — disponible ici — tend plutôt à confirmer les dires d’Hydro-Québec : sur les 7 compteurs examinés, 6 émettent en moyenne entre 16 et 52 microwatts par mètre carré (µW/m2) à une distance de 1 mètre, ce qui est tout à fait cohérent avec un puissance totale de 0,4 milliwatt (ou 400 µW) puisque, divisé par l’aire d’une sphère de 1 m de rayon, 400 µW / 4π*1m2 = 32 µW/m2 environ.
Dans le cas du septième appareil, un problème est manifestement survenu, soit dans les mesures, soit dans le compteur lui-même, car il émettait à une densité de puissance moyenne de 2400 µW/m2, ce qui est 75 fois plus fort que les autres.
Toutes ces moyennes impliquent évidemment qu’il y a eu des creux et des pics d’émission, et ces maximas sont montés jusqu’à 49 800 µW/m2 dans le cas de l’appareil «problématique». Mais de l’aveu même de l’expertise citée par l’AQLPA, même cette pointe pourtant très atypique ne représente que 0,83 % des normes canadiennes — et encore, ces normes sont prévues pour une exposition de 6 minutes alors que ce pic n’a duré que 0,06 seconde. Encore ici, pour voir un problème là-dedans, il faut choisir d’accorder plus de crédibilité à des politiciens européens qui n’y connaissent rien plutôt qu’à Santé Canada.
Bref, me semble que l’AQLPA a déjà mieux sélectionné ses combats. D’autant plus que si l’on croit vraiment que les ondes radio sont une pollution dangereuse pour la santé humaine, pourquoi diable se battrait-on contre de si petites sources au lieu d’en cibler de plus grandes, comme les réseaux sans-fil, les routeurs Wi-Fi, etc. ?